On est là,
sur l’esplanade d’une gare.
C’est un dimanche et un 29 avril et on attend un train.
Sous un ciel lavé et un vent qui semble pour un temps vouloir s’apaiser, on regarde.
Aux pieds d’un homme de pierre blanche, dans sa souffrance allongé,
des hommes, des drapeaux, quelques femmes.
Des fleurs en gerbes laides, une à une, à ses pieds liés, déposées.
On regarde sans comprendre,
et pourtant on comprend.
Il y a là aussi des hommes qui jouent et des notes qui s’élèvent.
Et vient le Chant des Partisans.
On est loin, on n’était pas là pour ça.
L’esplanade est blanche et presque rieuse,
et calme et grave.
On ne peut pas ne pas regarder,
on ne peut pas ne pas écouter.
Mais d’autres images déboulent.
On ne les avait pas invitées,
elles s’imposent.
On sait si peu, trop peu, si peu,
de ce grand-père qui, un jour de l’année 1939,
dans cette même gare,
a du quitter.
Qui, quelques années plus tard, à nouveau, ce parvis, a foulé.
Plus de foule,
pas de fleurs ni de clairons,
seulement une femme et deux garçons.
C’était trop loin d’où il venait,
là où on l’avait envoyé.
C’était trop tard quand il est rentré,
les clairons s’étaient envolés.
On veut croire qu’il s’en serait moqué des clairons,
on en est presque persuadée.
Mais on ne sait rien,
rien que les deux ou trois bribes d’histoires qu’on nous a racontées,
et à partir desquelles on s’est mise à broder.
Il revenait de loin,
de plus loin encore.
On imagine qu’il ne devait pas être très épais.
On ne sait pas s’il restait de la lumière dans ses yeux.
On se demande.
On est là,
avec ces trois mots et ces images en tête,
avec des flots de larmes,
et des sanglots qui émergent d’un profond qu’on avait oublié.
On se fout de ceux-là et de leurs gerbes laides,
on pense à un homme.
Les hommes,
on les met dans des cases.
Résistants – déportés – Fusillés.
Mais il y a ceux, qui, par bonheur ou par malheur, n’y entreront jamais.
Je n’ai pas vu au pied de la statue,
« Aux soldats de seconde classe,
partis sans avoir rien demandé,
qui n’ont pas baissé les bras,
les ont brûlés pour ne pas les donner,
qui n’ont pas baissé la tête,
et l’ont payé »
Ni résistants, ni déportés, ni fusillés,
mais les trois à la fois,
six ans après être partis, ils sont rentrés,
maigres et balafrés.
Sur le quai,
personne, sinon une femme et deux enfants, ne les attendait.
Ils ne seront jamais « résistants », « déportés », « fusillés »,
l’État n’a pas voulu.
Ça coûte cher une guerre.
N’ont jamais cessé de résister pourtant,
en ont payé le prix, dans leur chair, leur vie.
Il n’y avait pas de gerbes ce dimanche pour les oubliés, les reniés,
pour les injustement sacrifiés.
Pas de clairon non plus pour ceux qui n’avaient rien demandé,
qui ont été trahis, abandonnés.
Il y en avait en moi,
des fleurs,
et elles n’étaient pas laides.
Il y en avait pour lui,
et pour tous ceux qui comme lui sont partis,
sans avoir rien demandé.
Pour ceux qui sont rentrés, ou pas,
de si loin,
de là-bas,
les avant-bras brûlés,
et la lumière dans leurs yeux à jamais envolée.
